lettre à ma soeur (22)

Lettre à ma sopeur (22)00000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000000ob_d9613c_ma-petite-soldate

Lettre à ma sœur – 22 –

Holon, le 12 septembre

Ma chère petite soeur,

Je suis sans nouvelles depuis un moment maintenant de mon ami Ofer.

T’ai-je déjà parlé de Ofer ?

Il a poussé un jour la porte de la galerie, il était tout mignon avec son petit chapeau, il a tourné un peu et puis il m’a dit, il va falloir que je t’achète quelque chose.

– Tu n’es vraiment pas obligé.

– Si. J’aime quand on s’achète entre nous.

Entre nous ? Mais… Ofer est peintre, Ofer est israélien.

Alors tu parles, qu’il m’inclue dans son nous, même si je ne sais pas lequel c’était, ça m’a fait vraiment chaud au coeur.

Ofer m’a apprivoisée avant de me raconter son histoire.

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Il a commencé par venir à la galerie, chaque jour un peu, avec son petit chapeau, toujours, et son hébreu d’intellectuel. Et toujours, un petit quelque chose de doux, de sucré, de tendre, un ice coffee, un ananas, une fleur, des chocolats, qu’il posait négligemment sur le bureau, tiens, ça, c’est pour toi, avant de s’asseoir en croisant les jambes.

– Tu sais pourquoi je m’appelle Sarenka ?

– Non ?

– Ça veut dire un faon en polonais. C’était le totem de ma tante à Varsovie. Alors ma mère m’a appelé Ofer en sa mémoire, parce que Ofer, ça veut aussi dire un faon en hébreu.

Une famille entière de bambis…

C’est comme ça qu’il a commencé à me parler de sa tante.

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On l’appelait Sarenka, sans doute à cause de sa douceur, à cause de ses yeux, aussi, probablement. Mais la vie ne l’a pas laissée rester douce. La vie est rarement tendre avec les bambis.

– Tu savais qu’au début Yom HaShoah n’était pas Yom HaShoah ?

– Tu veux dire que ça n’a pas toujours été le jour de commémoration de la Shoah ?

– Exactement, au début, ce n’était pas cela du tout.

– Mais c’était quoi alors ?

– C’était Yom HaGvura, la journée de l’héroïsme.

– J’ai honte de dire que je ne savais pas, mais j’adore l’idée…

– C’était très exactement le jour de commémoration de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Ca allait avec l’esprit du pays, on célébrait ceux qui s’étaient battus, même si c’était voué à l’échec, surtout si c’était voué à l’échec peut-être même, parce que c’est peut-être ça, le courage, ne jamais baisser les bras, même si tout semble perdu d’avance, se dresser haut et fort et ne jamais se rendre.

– Mais à quel moment on a laissé tomber l’héroïsme ?

– On ne l’a jamais vraiment laissé tomber… Mais peu à peu, on a rajouté dans le souvenir la mémoire de toutes les victimes et on a raccourci l’intitulé. Mais ça s’appelle toujours aujourd’hui Yom HaShoah veHaGvura.

Mais de quoi il parlait ? J’avoue, je me suis jetée sur Google. Mmmmm…. Officiellement dénommé Yom hazikaron laShoah velaGvura, le jour du souvenir de l’holocauste et de l’héroïsme… Qui a osé raccourcir ? Et quand ?

J’ai pensé à Elie, le cousin de notre père qui avait 19 ans quand il a été déporté avec l’oncle Jacques. Le point de l’histoire qui me bouleverse le plus, qui m’a toujours le plus bouleversée, c’est de savoir que quand le train est resté bloqué, bloqué où déjà ? à Drancy ? à la frontière allemande, je ne sais plus, qu’importe, je sais juste qu’à ce moment-là, ils avaient tous compris qu’ils étaient dans un mauvais cas, et quand le train s’est arrêté en rase campagne, quelques minutes, quelques secondes, et que les copains marseillais se sont jetés dehors, ils ont chuchoté de toutes leurs forces, vas-y Elie, saute, vite, mais Elie a regardé par dessus son épaule et il a compris en un instant que son père ne pourrait pas le faire alors sans hésiter il a dit, non, je reste avec mon père. Il n’a pas sauté et le train est reparti.

Cette infime seconde qui fait de toi un autre, cet instant d’éternité où tu t’oublies toi-même, où en réalité, tu deviens enfin celui que tu es vraiment. Gvura…

Tu parles si ça m’a parlé…

Alors quand Ofer m’a proposé d’aller visiter son atelier, je l’ai suivi sans plus attendre. Je voulais voir les yeux de sa Sarenka…

Je les ai vus, ses yeux, et j’ai compris qu’ils le hantent… Tant de douceur. Tant d’innocence. Tant de détermination aussi.

Le studio d’Ofer, c’est aussi son appartement, mais l’homme est infiniment plus habité que sa maison… Sur la table, des livres ouverts, aux murs gris, des affiches et des toiles multicolores, des montages de photos en noir et blanc, des sourires, des poses, des éclatements de formes, de spirales, de labyrinthes, une mosaïque psychédélique de questions. Ofer est un maître de la couleur, et ses oeuvres sont toutes de rouge, de jaune, de bleu, d’or, mais l’ensemble reste étonnamment tragique et sombre parce que la porte d’Aushwitz, tu peux toujours la barioler, elle est pour toujours la porte de l’enfer, si tu vois ce que je veux dire…

Sans ôter son chapeau, mais peut-être était-ce parce que j’étais là, Ofer s’est assis face aux toiles en buvant de la soupe, elle est bonne, tu es sûre que tu n’en veux pas ? et il a regardé sa Sarenka dans les yeux.

Sarenka… C’est pour elle que depuis des années, il cherche Maya.

Tu vas me demander qui est Maya ? J’ai demandé aussi.

Il me l’a montrée dans toutes les toiles. Une petite forme monochrome un peu floue, aux contours vagues parfois, mais toujours vive et omniprésente. Son fil rouge à lui.

Oui, oui, elle est là aussi… Et là, tu la vois ?

C’est souvent un jeu d’artiste, ça. Alon, dans son beau studio de l’avenue de Jérusalem sur la plage, s’amuse à cacher une spatule triangulaire dans chacune de ses oeuvres. On raconte que Walt Disney jouait avec les oreilles de Mickey et les réalisateurs de cinéma, depuis Hitchcock qui s’amusait tant à apparaître dans ses films que certaines de ses figurations sont plus célèbres que ses histoires, sont de plus en plus nombreux à se la jouer caméos, de Martin Scorcese à Quentin Tarentino en passant par Cédric Klapisch et Steven Spielberg qui, tous, apparaissent dans chacun de leurs films. Trouve Charlie, version intello… Ofer, lui, son Charlie, c’est Maya, la petite Maya qu’il place dans toutes ses toiles.

Qui est Maya ?

Pas maintenant. Pas comme ça. Voyons-nous demain, je te raconterai Maya.

J’ai dû attendre le lendemain…

Prends soin de toi, chérie.

par Victoria – Un cerf-volant sans fil – Tel-Avivre 

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