Nous sommes tous des assassins

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En sacrifiant un animal ,c’est l’humanité que l’on sacrifie.

« P112-P117″Victimes silencieuses », Samir Mejri

../.. Je vais d’abord prendre conscience de la notion de « débit » d’animaux. Tous ces sacs remplis de corps de gerbilles, de têtes de gerbilles, de souris, de hamsters, de lapins, de chiens, qui vont via les congélateurs à l’incinérateur, il faut bien qu’ils soient remplacés puisque la noria des sacs est sans fin. Je croyais, naïvement je vous l’accorde, que les animaux dont je m’occupais, étaient les mêmes depuis ma première visite des animaleries le jour de mon arrivée. Mais, il y a beau y avoir un millier de gerbilles dans l’animalerie, si un seul test d’ischémie cérébrale en consomme une centaine, le stock sera vite épuisé. Je ne vais pas tarder à me rendre compte que toutes les semaines, plusieurs caisses arrivent par avion d’Angleterre, d’un élevage spécialisé. Puis il y a la livraison des lapins, des souris, des cobayes, tous ces animaux étant la source d’un commerce lucratif, avec démarches commerciales et luttes entre les élevages pour se maintenir sur le gourmand « marché » de la vivisection.
D’ailleurs, il ne s’agit pas de la vente d’animaux, mais bien d’un commerce de « matériel de laboratoire », ou encore de « réactif animal » selon les termes consacrés. Je ne tarde pas à me rendre compte que le concept d’animal et être vivant sensible est totalement aboli, dès que les animaux franchissent la porte du laboratoire. Ils deviennent alors des objets, auxquels on accorde autant de tendresse qu’à sa machine à écrire ou son mortier électrique. La preuve m’en sera donnée lorsque le Dr Robert me demande d’afficher une note de service dans tous les laboratoires. Elle rappelle à chaque employé de l’Institut qu’il « faut faire preuve de parcimonie en ce qui concerne l’utilisation des feuilles pour la photocopieuse, ainsi que du matériel en général, animaux compris. »…. Cette note de service est signée par Paul, directeur général. Ce même Paul qui me téléphone des Etats-Unis pour savoir comment va sa chatte « Pussy », qui caresse avec tendresse sa chienne et qui va à la messe tous les dimanches matin.
Je ne sais comment ces gens parviennent à concilier le règne de l’amour dont ils parlent dans leur église, avec la souffrance qu’ils génèrent chaque jour. Pendant un moment ce sujet a même été un thème de réflexion pour moi. Par quelle pirouette s’absolvent-ils de tout cela ?
J’ai pu trouver une réponse dans un livre, ou l’auteur mettait deux textes, commentant le même phénomène, mais l’un vu par un croyant, l’autre par un athée et curieusement si l’on n’y prend garde, on serait tenté d’inverser les auteurs respectifs de ces réflexions. Il s’agissait, je m’en souviens, du massacre des baleines. Le croyant, Svend Foyn, inventeur du harpon à tête explosive qui allait décimer jusqu’à l’extinction plusieurs espèces de baleines déposa son brevet la veille de Noël, jour symbolique s’il en est, et écrivit dans son journal : « Je te rends grâce, Seigneur. Toi seul en es l’auteur. »
L’autre écrivait avec ironie et tristesse : « Dieu sait si nous avons fait assez de mal sur cette planète, mais éliminer les plus gros animaux que Dieu a créés, témoigne d’une arrogance et d’un manque de clairvoyance qui en disent plus long sur l’intelligence de l’homo sapiens que n’importe quelle grande équation mathématique ou oeuvre d’art. »
Je ne veux pas donner à mon récit une orientation anti-religieuse, croyez bien que j’admire Soeur Thérésa, tout comme les chefs spirituels de la trempe du Dalaï Lama, mais que penser de ces messieurs qui garent leur grosse voiture sur le parking de l’église le dimanche, vont prier pour l’amour et de retour au laboratoire stockent des chiens comme des balais dans une remise ?
Pour moi, toucher un animal, un être vivant implique, ipso facto, la mise en place d’une relation. Je le perçois, il me voit, il m’entend, il y a implicitement relation, fût-elle « passive ». J’avoue avoir du mal à formuler ce qui m’apparaît comme une évidence.
Lorsque je touche un objet, lorsque je m’occupe de stériliser des éprouvettes, il n’y a pas de relation. Comment peut-on mettre sur le même niveau de préoccupation, une économie de feuilles de papier pour la photocopieuse, et la vie d’un chien, d’un lapin ou d’une gerbille ? Rentrer dans un tel système de pensée, annihile tout simplement le respect de ce don, que certains définissent comme divin : la vie.
Pour Farid c’est de ne pas se faire « engueuler » en mettant de l’eau dans le couloir qui importe; et pas ce que peuvent ressentir ces corps animés par la vie, plongés dans le noir, la faim et la peur, derrière la porte en plexiglas. Partant de là, tout est possible. Mon apprentissage dans ce domaine ne faisait que commencer.

J’étais en train d’emballer des outils chirurgicaux pour les stériliser lorsque je perçois le bruit des griffes d’un animal se débattant dans les bacs en plastique faisant office d’évier dans l’animalerie des petits rongeurs. Peut-être y a-t-il un lapin qui est resté là après le nettoyage en grand d’une des cages ?
Un bruit mat, le cri d’un lapin et de nouveau ce bruit des pattes contre la cuve m’incite à aller voir.
Farid a sorti une cage de lapins du chariot et l’a posée sur la paillasse.
– Salut Samir, ça va ?
– Ça va.
Je remarque que du sang a dû gicler sur sa blouse, sur le mur, au dessus du bac, un filet de sang frais dégouline. Depuis le premier jour j’avais remarqué cette teinte rouge sombre qui s’était incrustée sur le mur. La teinte décolorée de la peinture bleue, juste au-dessus des bacs, prouvait que l’on brossait soigneusement à cet endroit. Pour l’instant, Farid continue sa besogne. Je reste là, adossé contre la porte pour comprendre. Il passe sa main dans la cage et prend un lapin. Au lieu de le maintenir par la peau du cou, il le prend par les pattes arrière et laisse pendouiller le corps le temps qu’il ne bouge plus, alors, bandant tous ses muscles, il projette avec une violence inouïe le lapin contre le mur dont la tête se fracasse dans un bruit mat. Il le lâche ensuite dans le bac où le corps pris de soubresauts finit sa triste vie de « matériel de laboratoire ». Sans aucune gêne à mon égard, il passe au suivant. A chaque fois, une giclée de sang arrose le mur qui, au bout d’une dizaine, devient rouge luisant.
Je m’insurge :
– C’est cruel ce que tu fais là, tu peux pas les euthanasier en douceur ?
– Pour quoi faire ? Ils n’ont même pas le temps de sentir quoi que ce soit, c’est pareil et ça va plus….
Il n’a pas le temps de finir sa phrase que le dernier lapin a réussi à sauter par dessus le bac, ce qui lui arrache un :
– Viens ici, saloperie.
Et d’un geste vif il pose son pied sur l’animal en s’appuyant de tout son poids. Le lapin gît là, dans une flaque de sang, son petit corps secoué par les dernières convulsions, écrasé par ce débile mental. Il n’y a rien à dire ni rien à faire, si ce n’est de lui rentrer dedans, mais c’est un sacré gaillard le Farid qui compense en muscles ce qu’il n’a pas en substance cérébrale. Que faire ?
Je suis pourtant persuadé qu’il y a une méthode moins violente pour euthanasier ces lapins. Peut-être qu’il ne l’applique pas uniquement parce qu’il ne sait rien faire d’autre que de leur éclater la tête contre le mur. Dans ce cas, on doit pouvoir l’obliger à faire différemment. Je monte voir le Dr Robert, mais il n’est pas là, je décide d’aller en parler à la directrice Mme Roïg. Celle-ci me regarde du haut de son mépris raciste, mais peu importe, je tente le coup.
– Madame, c’est inadmissible, Farid tue les lapins en les jetant contre le mur, dites-lui, obligez-le à faire autrement.
– Ecoutez Samir, Farid fait son boulot, alors foutez-lui la paix, ce n’est pas parce que vous êtes le neveu du directeur que vous allez faire votre loi.
Je n’ai même pas le temps de lui répondre que Madame tourne les talons et me laisse perplexe au milieu du couloir avec ma colère. ../.. »
« Victimes silencieuses », Samir Mejri

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