Il n’était pas quelque chose,il était quelqu’un.

 

Il n’était pas quelque chose,il était quelqu’un.

Élisée Reclus,
Mars 1901,

<<D’autres tableaux assombrissent mes années d’enfance et, comme celui de la boucherie, marquent autant de dates dans mon histoire. Je vois le porc des paysans, bouchers d’occasion, et d’autant plus cruels : l’un d’eux saigne lentement l’animal pour que le sang s’écoule goutte à goutte, car il est indispensable, paraît-il, pour la bonne préparation des boudins, que la victime ait beaucoup souffert. Elle crie en effet d’un cri continu, coupé de plaintes enfantines, d’appels désespérés, presque humains : il semble que l’on entende un enfant, et le cochon domestique ne fut-il pas en effet pendant une année l’enfant de la maison, gavé en vue de l’engraissement, et répondant par une affection véritable à tous ces soins qui n’avaient pour but que de lui donner une épaisse couche de lard ? Et quand le cœur répond au cœur, quand la ménagère, chargée de soigner le porc, se prend à l’amitié de son pupille et le caresse, le flatte et lui parle, ne paraît-elle pas ridicule, comme s’il était absurde, presque déshonorant d’aimer un animal qui nous aime ! Une de mes fortes impressions d’enfance est d’avoir assisté à l’un de ces drames ruraux : l’égorgement d’un cochon, accompli par toute une population insurgée contre une bonne vieille, ma grand’tante, qui ne voulait pas consentir au meurtre de son gras ami. De force la foule du village avait pénétré dans le parc à cochon; de force elle emmenait la bête à l’abattoir rustique où l’attendait l’appareil d’égorgement, tandis que la malheureuse dame, affalée sur un escabeau, pleurait des larmes silencieuses. Je me tenais à côté d’elle et je voyais ces pleurs, ne sachant si je devais compatir à sa peine ou croire avec la foule que l’égorgement du porc était juste, légitime, commandé par le bon sens aussi bien que par le destin.
Chacun de nous, surtout ceux qui ont vécu dans un milieu populaire, loin des villes banales, uniformes, où tout est méthodiquement classé et caché, chacun de nous a pu être le témoin de quelqu’un de ces actes barbares, commis par le carnivore contre les bêtes qu’il mange. Il n’est pas besoin d’aller dans telle Porcopolis de l’Amérique du Nord ou dans un saladero deLa Plata pour y contempler l’horreur des massacres qui constituent la condition première de notre nourriture habituelle. Mais ces impressions s’effacent avec le temps : elles cèdent à cette éducation funeste de tous les jours qui consiste à ramener l’individu vers la moyenne, en lui enlevant tout ce qui en fait un être original, une personne. Les parents, les éducateurs, officiels et bénévoles, les médecins, sans compter le personnel si puissant qu’on appelle « Tout le monde », travaillent de concert à endurcir le caractère de l’enfant à l’égard de cette « viande sur pied », qui pourtant aime comme nous, sent comme nous, et pourrait progresser aussi sous notre influence, à moins qu’elle ne régresse avec nous.>>

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