Le spectacle de leur résignation

 

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Gerard Baïle

Colette,
L’Envers du Music-Hall [1913],

Le spectacle de leur résignation

Dans ma loge tous les soirs, j’entendais, sur les marches de fer qui conduisent au plateau, un tic-tac de grosses béquilles.

Pourtant, le programme ne comportait aucun « numéro d’amputé »… J’ouvrais ma porte, pour voir le petit cheval nain grimper l’escalier, de ses pieds adroits non ferrés. L’âne blanc le suivait, sabotant sec, et puis le danois bringé, aux grosses pattes molles, et puis le caniche beige, et les fox-terriers.

La Viennoise rondelette, qui régissait le «cirque mi­niature», veillait ensuite à l’ascension du petit ours, toujours récalcitrant et comme désespéré, qui étreignait les montants de l’échelle et gémissait sourdement, en enfant qu’on mène au cachot. Deux singes suivaient, en falbalas de soie et paillettes, fleurant le poulailler mal tenu. Tous montaient avec des soupirs étouffés, des grognements contenus, des jurons à voix basse; ils s’en allaient attendre l’heure du travail quotidien.

Je ne voulais plus les voir là-haut, captifs et sages; le spectacle de leur résignation m’était devenu intolérable. Je savais que le petit cheval, martingalé, essayait en vain d encenser et détendait sans cesse une jambe de devant, avec un geste ataxique. Je savais qu’un des singes, mé­lancolique et faible, appuyait enfantinement sa tête à l’épaule de son compagnon, en fermant les yeux ; que le danois stupide regardait devant lui, sombre et fixe ; que le vieux caniche battait de la queue avec une bienveillance sénile ; que l’ours, surtout, le petit ours, prenait sa tête à deux mains en geignant et pleurait tout bas, parce qu’une courroie très fine, bouclée autour de son museau, lui coupait presque la lèvre.

J’aurais voulu oublier ce groupe misérable, harnaché de cuir blanc et de grelots, paré de rubans, ces gueules haletantes, ces haleines âpres de bêtes à jeun, je ne voulais plus voir, ni plaindre, cette douleur animale que je ne pouvais secourir.

 

 

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