Un peu d’histoire : la chute des Janissaires

 

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16 juin 1826

Bardé de privilèges, ce corps de guerriers d’élite faisait la pluie et le beau temps dans l’Empire ottoman. Jusqu’à ce que Mahmud II choisisse la méthode forte pour les éradiquer…

Deuxième sultan du jeune empire ottoman, Orhan Gazi décida en 1330 de créer une armée de métier permanente, dont le corps d’élite serait constitué de janissaires (du turc yeniçeri« nouvelle troupe »), recrutés à l’origine parmi les esclaves et les prisonniers de guerre. Dès la fin du XVIe siècle, le système du devchirme fut instauré pour obliger les familles chrétiennes des territoires conquis à remettre un jeune enfant destiné à servir l’armée en tant que janissaire.

Un corps d’élite

Le corps des janissaires, considérés comme les fils adoptifs du sultan, se transforma en une armée mieux organisée que n’importe laquelle de ses rivales. Pendant trois siècles, les campagnes de conquête ottomanes, qui culminèrent sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), les couvrirent de victoires et de gloire. Au milieu du XVIe siècle, ils étaient environ 30 000.

La déchéance des janissaires rappelle celle de nombreuses élites militaires à travers l’histoire : habitués aux victoires, ils se reposèrent sur leurs lauriers et se virent bientôt devancés par les armées européennes. Ils accumulèrent néanmoins un pouvoir croissant au sein de l’Empire ottoman et exercèrent une telle influence à la cour qu’ ils pouvaient recourir à la destitution du sultan pour défendre leurs intérêts.

En 1622, ils assassinèrent ainsi Osman II pour remettre Mustafa Ier sur le trône. L’abolition du devchirme au milieu du XVIIe siècle marqua un tournant dans l’histoire de ce corps d’armée, qui ne se renouvela dès lors qu’en admettant les fils des janissaires, à la façon d’une aristocratie héréditaire, ainsi que de nouvelles recrues uniquement attirées par le salaire et les avantages fiscaux qu’offrait cette position. Les effectifs explosèrent et atteignirent 135 000 hommes au début du xixe siècle.

Le déclin militaire de l’Empire, de plus en plus menacé par des puissances occidentales comme l’Autriche ou la Russie, devint manifeste au XVIIIe siècle ; beaucoup l’imputèrent aux janissaires.

Couronné en 1789, le sultan Selim III lança pour y remédier un vaste programme de réformes baptisé nizam-i djedid (« Nouvel Ordre »), qui prévoyait notamment la création d’une nouvelle armée formée par des Occidentaux, vêtue d’uniformes de style européen et destinée à remplacer l’ancien corps d’élite.

Le sultan traqué chez sa mère

L’opposition farouche des janissaires à toute innovation susceptible de menacer leur pouvoir et leurs privilèges contraignit cette armée à se développer dans une quasi-clandestinité, jusqu’à ce qu’elle fût capable de passer à l’action. En 1807, les janissaires fomentèrent un violent soulèvement : accompagnés d’étudiants en théologie, ils pénétrèrent dans le palais et assassinèrent 17 membres de la nouvelle armée, dont ils plantèrent les têtes sur des lances.

Dénoncé par le grand mufti, l’autorité suprême de l’Empire ottoman, Selim III fut destitué au profit de son cousin Mustafa IV. Ce dernier, lorsqu’il apprit que Mustafa Bayrakdar, un pacha des Balkans, se dirigeait vers la capitale pour porter secours à son prédécesseur, abolit immédiatement les réformes adoptées et envoya les janissaires à la poursuite du sultan renversé. Les janissaires le traquèrent jusqu’aux appartements privés de sa mère, réputés inviolables, et l’y l’assassinèrent. Au palais, Mustafa IV accueillit Bayrakdar en lui lançant la tête de Selim III.

Après avoir malgré tout obtenu le soutien du grand mufti pour couronner en 1808 Mahmud II, le jeune frère de Mustafa IV, Bayrakdar fut nommé grand vizir et entreprit de constituer une nouvelle armée baptisée sekban-i djedid. Un nouveau soulèvement des janissaires parvint toutefois à évincer Bayrakdar et contraignit le sultan à dissoudre cette nouvelle force.

Grisés par la gloire, les janissaires imposèrent lors des années qui suivirent leur loi à Constantinople : ils extorquaient de l’argent aux commerçants et aux négociants, et semaient le trouble partout où ils passaient, s’attirant ainsi l’animosité de la population.

 

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Leur incapacité à étouffer la révolution grecque de 1821 ne fit qu’ajouter à leur discrédit. Dans une telle conjoncture, Mahmud II estima que le moment était venu d’éliminer ces soldats qui entravaient la réforme de l’Empire. En 1826, il fit solennellement publier un décret imposant un strict règlement aux janissaires et leur fit savoir qu’ils devraient défiler devant lui en uniforme de style européen.

La rébellion de trop

Si les janissaires commencèrent par promettre de s’exécuter, ils se mutinèrent bientôt pour ne pas se plier à des « exercices d’infidèles ».

Le 14 juin, trois jours avant la date du défilé, ils furent jetés du palais après avoir manifesté leur mécontentement en reversant la nourriture servie dans leurs chaudrons. Des hordes de janissaires prirent alors les rues, où ils menacèrent les habitants. Ils cherchèrent à assassiner le grand vizir, qu’ils ne parvinrent pas à localiser, et promirent de réduire les épouses et les enfants des ulémas en esclavage et de vendre les plus petits pour 10 piastres.

Cette fois-ci, Mahmud II s’était assuré le soutien des ulémas, de la population et du reste de l’armée. Quand résonna le cri « La victoire ou la mort », les pachas et les ulémas distribuèrent des armes aux étudiants en théologie pour leur permettre d’affronter les insurgés. S’ils étaient plus de 20 000, la plupart des janissaires manquaient néanmoins d’entraînement ou d’expérience au combat, et beaucoup n’étaient même pas armés.

Pendant ce temps, les forces hétéroclites du sultan les encerclèrent peu à peu sur l’esplanade d’At Meydanı et pointèrent vers eux leurs canons depuis les collines alentour.

Le 16 juin, Mahmud II hissa l’étendard du prophète pour réunir ses hommes et partir à l’assaut des rebelles. Ne mesurant pas l’urgence de la situation, les janissaires envoyèrent une délégation auprès du sultan pour exiger l’exécution des officiers réformistes et demander le retrait des troupes loyalistes. Mais Mahmud leur répondit en bombardant les quartiers où ils s’étaient repliés.

Les quelques hommes qui échappèrent aux flammes ne trouvèrent nulle part où se réfugier. Beaucoup furent assassinés sur la place du marché central par la population qu’ils avaient maltraitée pendant des années, armée par le sultan pour les affronter. Au terme de la révolte, 10 000 janissaires avaient trouvé la mort à Constantinople.

Ce massacre, dont on se souvint comme d’un « heureux épisode », scella la fin de la célèbre garde militaire ottomane. La foule, dont les esprits avaient été échauffés par les ulémas, recouvrit de fumier les chaudrons et les étendards des janissaires. Ce corps d’armée fut dissous et ses propriétés démolies ou confisquées ; dans les provinces, ses révoltes furent impitoyablement écrasées.

Vêtus de leur tenue caractéristique, les janissaires qui essayèrent de s’enfuir furent facilement identifiés. À la fin du mois, toutes les unités avaient été exterminées, et les quelques chanceux qui avaient échappé au massacre n’eurent d’autre choix que de faire profil bas.

Victimes d’un tel acharnement, les janissaires suscitèrent malgré tout de la compassion. Quelques-uns se cachèrent dans les chaudières des bains de Constantinople, où des amis venaient leur apporter des vivres. Les chansons des « hommes des chaudières »rappelèrent aux générations suivantes l’essor et la chute des plus légendaires guerriers ottomans.

Juan José Sanchez Arreseigor, historien, Histoire & Civilisations N° 36 (février 2018)

https://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=18260616&ID_dossier=42

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