Vivant

« Humain, je crois que j’ai cessé de t’aimer. Tes qualités, si peu exploitées, ne suffisent plus à compenser tes tares rédhibitoires au premier rang desquelles je place la stupidité. Car tu es profondément idiot. L’avenir que tu te prépares en est la preuve.
C’est plus fort que toi : tu as toujours lapidé, égorgé, taillé en pièces, écartelé, mitraillé, fusillé, bombardé. Des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts prématurément en raison de leur appartenance à un clan, à une tribu, à un drapeau ou à une religion. Tu as par ailleurs toujours mis à mort pour te nourrir. Des milliards de milliards d’animaux non humains ont été zigouillés en quelques millénaires pour remplir nos panses. Et depuis deux siècles, c’est la Terre que tu assassines. Tu pilles, creuses, déracines, arraches, empoisonnes, assèches, asphyxies, sans penser un seul instant aux conséquences de tes actes.
(…)
Tu protestes et évoques ce que tu as accompli en quelques millions d’années, et qu’aucune autre créature terrestre n’a été en mesure de réaliser. Il est vrai que tu peux être fier. Avec ta faible corpulence, ton absence de crocs, de fourrure, de carapace, de venin, puisque Epiméthée faillit, tu n’étais à l’origine qu’une pauvre bestiole à la merci des éléments et des nombreux animaux plus forts que toi. Tu étais donc voué à une disparition rapide. Et te voilà au sommet, souverain incontesté terrorisant la moindre parcelle de nature. Un improbable hold-up perpétré grâce aux malices de l’évolution qui t’a choisi comme récipiendaire de ses nouveautés les plus spectaculaires. Tu ris, et imagines que c’est toi qui as dompté le sort pour te hisser au rang d’espèce dominatrice. Comprends que tu n’y es pas pour grand-chose. La chance, c’est tout. Et qu’en as-tu fait ? Un peu de sublime qui ne compense pas le gâchis magistral.
(…)
Humain, est-ce ton genre qui est en cause ou ton espèce ? « Homo sapiens ». Connais-tu la signification de ton nom ? « Sapiens », dit le Gaffiot : « intelligent, sage, raisonnable, prudent ». Veux-tu que l’on reprenne chacun de ces termes ? Sage, raisonnable, prudent ? Allons, soyons sérieux. Tu es tout l’inverse.
(…)
Sapiens, ton incapacité à réaliser la promesse de ton titre a signé ta fin. Bientôt tu ne seras plus, éradiqué par tes soins. Bravo, cas unique dans l’histoire du vivant. L’humanité disparaîtra-t-elle avec toi ? Pas forcément. Il est encore possible de la sauver en lui inventant ton successeur. Après habilis (habile), ergaster (artisan), erectus (dressé), neanderthalensis (du nom d’une vallée) et toi, sapiens, inventons l’homme moral, que je propose d’appeler Homo ethicus. Plaçant l’éthique au centre de sa réflexion et de ses actions, Homo ethicus aura à cœur d’être juste, réfléchi bienveillant, altruiste, empathique. Il sera sensible à la souffrance de ses congénères et à celle des non-humains, sensible au respect des forêts, des lacs, des mers et de l’atmosphère. »

Extraits de « Vivant », parution mercredi 14 novembre.

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